« En France, l’évasion fiscale c’est 100 milliards d’euros par an, le budget de l’Education »

VIDEO. Après deux années d’enquête, Yannick Kergoat et Denis Robert sortent un documentaire explosif sur l’évasion fiscale. Entretien exclusif.

Sept ans après les « Nouveaux Chiens de garde », coréalisé avec Gilles Balbastre, Yannick Kergoat s’attaque à la finance. Cette fois, avec « la Très Grande Evasion » il s’allie au journaliste d’investigation Denis Robert (à l’origine du scandale Clearstream) pour réaliser un documentaire sur les Panama Papers, Paradise Papers et autres scandales d’évasion fiscale qui se succèdent depuis dix ans. Explosif, le sujet résonne en bien des points avec la mobilisation des « gilets jaunes »: 

« Aujourd’hui, Emmanuel Macron organise un grand débat national, mais il y a une question qui n’est pas posée, et qui pour nous, résoudrait toutes les autres : qu’est-ce qu’on fait de l’évasion fiscale ? »

Après deux années d’enquête, Yannick Kergoat et Denis Robert se heurtent aujourd’hui à la frilosité des investisseurs. Pour financer la fin de leur travail, ils lancent un appel à crowdfundingEntretien.

« La Très Grande Evasion » représente déjà deux années d’enquête. Richesses mal redistribuées, classes moyennes qui se paupérisent… A plusieurs égards, votre projet fait écho aux revendications des « gilets jaunes ». Vous ont-ils inspirés ?

Le mouvement des « gilets jaunes », et le fait qu’il mette vraiment au cœur la question de la justice fiscale, c’est pour nous un énorme encouragement. Ça nous porte, ça nous engage. Ça fait deux ans qu’on écrit ce film, donc il n’y a pas l’idée opportuniste de surfer sur un mouvement social, une revendication partagée. 

Le titre, « la Très Grande Evasion », est un clin d’œil au film, évidemment. A l’initiative de ce projet, il y a le producteur Bertrand Faivre : un ami de longue date, qui a coproduit le dernier film de Denis Robert. Il nous a réunis en pensant que la question de l’évasion fiscale est au cœur de nos vies de tous les jours. On en entend parler, il y a des livres, des articles et des reportages télévisés sur le sujet. Mais il n’y a pas un film, avec l’impact que ça peut avoir au cinéma, la capacité d’interpeller les gens. Donc, on s’est mis au boulot. Il a déjà financé deux ans de travail, d’enquête, de recherches, d’écriture.

Dans « la Très Grande Evasion », vous projetez de revenir sur les Panama Papers, Paradise Papers et autres scandales financiers qui révèlent depuis dix ans l’ampleur de l’évasion fiscale en France. Concrètement, ça représente quoi ?

Aujourd’hui, l’évasion fiscale, c’est 100 milliards d’euros, chaque année pour la France. 100 milliards d’euros, c’est plus que le budget de l’Education nationale. Le déficit budgétaire français, c’est 83 milliards d’euros.  Ces chiffres ne sortent pas de nulle part, mais de nombreuses associations et de rapports parlementaires. Ça recouvre des réalités et des dispositifs qui sont un peu différents et qu’on nuancera dans le film : tout un agrégat de situations et de techniques d’évasion ou d’optimisation fiscales.

On vit depuis au moins quinze ans sous le régime de politiques d’austérité. On nous dit « il n’y a plus d’argent dans les caisses, il faut se serrer la ceinture », et le grand débat national organisé cette semaine, stipule noir sur blanc que l’alternative c’est soit augmenter les impôts, soit baisser les services publics. Nous, on dit : il y a une alternative, rétablissons la justice fiscale.

Comme les « Nouveaux Chiens de garde » en son temps, ce documentaire sera ponctué d’archives télévisuelles. En 2011, vous dénonciez la connivence entre le pouvoir et les « éditocrates ». Cette fois, qui souhaitez-vous pointer du doigt ?

Ceux qui fraudent sont ceux qui ont le bénéfice de la fraude. Ceux pour lesquels c’est rentable de frauder, évidemment, ça ne sera pas le salarié qui s’apprête à être prélevé à la source. Ce sont les grandes fortunes, les plus riches de la société… ceux qui ont intérêt à soustraire des sommes à l’impôt ! La responsabilité est essentiellement politique, à différents échelons : français, européen, international… Une grande partie de l’optimisation agressive vient de la compétition que se mènent les pays européens entre eux. Pourquoi les questions de fiscalité ne sont-elles pas mieux harmonisées ? 

Connivence, bienveillance… le personnel politique est-il complice de ces grands circuits d’évasion fiscale ? Concrètement, à qui pensez-vous ?

Est-ce qu’il y a en France des hommes et des femmes politiques qui sont corrompus, en termes d’évasion fiscale ? La réponse est oui. On a quand même eu un ministre du Budget qui pratiquait la fraude fiscale. Est-ce que c’est la raison principale pour laquelle le problème perdure ? Je ne pense pas. Il va falloir comprendre et analyser cette impuissance politique. Essayer de définir pourquoi depuis tant d’années, il n’y a pas réellement eu de politiques conséquentes sur la question.

Avec Denis Robert, on posera la question à ceux qui ont des réponses et des solutions à apporter. On ne fait pas ce film pour donner notre opinion, mais pour aller à la rencontre de ceux qui sont bien plus spécialistes que nous sur ces questions.

Face aux difficultés rencontrées pour financer votkre film, vous lancez un crowdfunding sur KisskissBankbank. Comment expliquez-vous le refus de tous les services cinéma des chaînes de télévision de participer au financement du film ?

Le producteur a cette formule : « Jamais je n’ai eu de réponses aussi rapides, ça a été non tout de suite ! ». La difficulté de financer un film sur la fraude fiscale est quand même le signe qu’il va falloir beaucoup travailler… Et que le problème ne fait pas consensus du côté des élites.

La seule solution, c’était de demander aux gens directement et de leur dire « on a besoin de vous pour faire ce film, si vous croyez un peu à l’équipe qu’on forme, avec Denis, aidez-nous à le faire ».  Il faut d’abord comprendre qu’un film, ça coûte cher. Il y a beaucoup de collaborateurs, des animations, des tournages, des voyages. Et ce même si, nous, comme auteurs-réalisateurs, on ne prend pas d’argent ou très peu. On est à l’abri des coups de pression car on est indépendants. On n’appartient pas à un organe de presse, on n’est pas salariés à l’année d’une société de production, on n’a pas d’actionnaires, pas de directeurs, etc. Ça nous met largement à l’abri et on est bien déterminés à faire ce qu’on veut faire.

Source : nouvelobs.com

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