« Soral voulait gagner de l’argent et garder le contrôle » : témoignage d’un ex-membre d’ER

Musulman et socialiste orwellien, Ludovic Alidovitch a publié cette année son premier essai, « La barbe qui cache la forêt – Essai sur les musulmans face au défi identitaire » aux toutes jeunes éditions Thésée. Il a décidé de revenir ici sur son passage chez Égalité et réconciliation (E&R), l’association politique du polémiste Alain Soral, qu’il a quittée il y a trois ans. Habile rhétoricien, le leader national-socialiste prospère sur certaines faiblesses de la gauche officielle, comme l’incapacité de penser la souveraineté de manière cohérente ou de critiquer radicalement le libéralisme – bien qu’aujourd’hui, enfin, des évolutions intéressantes commencent à prendre forme. Un témoignage saisissant, qui permettra, nous l’espérons, d’œuvrer au recul politique du mouvement d’extrême droite et, surtout, d’aider la gauche à sortir de son marasme actuel.

Alain Soral n’en finit plus de défrayer la chronique. Alors que l’affaire Binti a plombé, il y a un an, le lancement du parti politique qu’il a fondé avec Dieudonné et que son site descend inexorablement dans le classement des sites les plus consultés, un ouvrage mettant en lumière tout le business généré par l’association Égalité et réconciliation vient de paraître. Je sais, ce n’est pas beau de tirer sur l’ambulance mais, à la différence de bon nombre de détracteurs, j’ai été adhérent à E&R. Oui, j’ai fait partie de la fachosphère. Je ne m’en repens pas, je m’en explique. J’espère que cela permettra de faire comprendre à ceux, parmi les dirigeants, qui voit des fachos partout ce qui peut amener du monde à s’orienter à droite. J’espère aussi que cela les aidera à reconsidérer leur approche du peuple et des gens ordinaires pour, finalement, retrouver les principes du socialisme originel.

« Je sentais que la destruction du Capital devenait périphérique. La gauche et les mouvements qui s’y affiliaient étaient plutôt concernés par des questions secondaires. »

Red or dead

Je suis né et j’ai grandi dans une ville rouge, Colombelles, dont la mairie est socialiste depuis le début du XXesiècle. Une Zep (Zone d’éducation prioritaire) où les noms des rues font tous référence à l’univers socialiste. Mon père, syndicaliste pendant des années à la CGT, m’a orienté vers la pensée critique de gauche radicale. Très tôt, j’avais pressenti que le monde n’allait pas. La société capitaliste isolait les gens et les rendait chaque jour davantage égoïstes. J’ai donc naturellement développé une grande sympathie à l’égard de ceux qui avaient en aversion la caste bourgeoise et prônaient une vie “sociale” où les liens seraient plus importants que les biens. À l’aune de mes 20 ans, je lisais le Manifeste du Parti communiste de Marx et Engels.

Naturellement, je cherchais à m’engager dans un mouvement dit “de gauche”. J’ai été très rapidement déçu. À chaque fois, j’y rencontrais le même type d’individu : petit étudiant bourge n’ayant jamais foutu les pieds dans un quartier. Je sentais que la destruction du Capital devenait périphérique. La gauche et les mouvements qui s’y affiliaient étaient plutôt concernés par des questions secondaires. Le sociétal prenait le pas sur le social.

J’avais clairement senti – les expériences syndicalistes de mon père aidant – que la gauche avait globalement tourné le dos aux ouvriers, aux classes populaires et qu’elle avait abandonné la lutte des classes. Néanmoins, ayant arrêté les études trop tôt, je n’avais pas encore les moyens intellectuels pour pouvoir théoriser ce ressenti. Pourtant, mon rêve de voir le final de Fight Club se réaliser restait intact.

Les désirs d’égalité et de justice sociale qui m’animaient ne trouvèrent aucune voie politique, mais, à force de recherche, je trouvais des réponses dans l’islam et son système de valeurs reposant, dès l’origine, sur la solidarité et la critique de l’oligarchie.

Les « discours de vérité » de Soral

C’est dans ce contexte que j’ai découvert Soral, en 2010. Outre son franc-parler qui rompait avec les discours habituels qu’on pouvait entendre à la télévision, Soral disait des vérités ! L’expression “dire des vérités” énonce avant tout le sentiment que la personne qui les exprime semble retranscrire ce que l’auditeur pensait, en d’autres mots, qu’il est à son écoute. Le locuteur exprime un point de vue qui semble prendre en compte les préoccupations des gens ordinaires. L’intelligentsia définit cela comme du populisme. Or, on peut distinguer deux types de populisme. Celui qui appuie et renforce les craintes et préoccupations du peuple. En d’autres termes, celui qui dit : “Vous avez peur, vous avez raison, je vais vous expliquer qui sont les responsables (en l’occurrence les élites et les musulmans) et comment je vais vous sortir de là (en fermant les frontières et en foutant du porc dans toutes les assiettes).” Dans ce cas, il s’agit de démagogie sécuritaire. De l’autre côté, on peut trouver un discours à l’écoute des gens ordinaires, du peuple, qui se positionne à leur niveau pour apporter un éclairage à leurs préoccupations. En d’autres termes, celui qui dit : “Vous avez peur, observons et analysons ensemble la situation et déduisons que le problème n’est pas forcément là où les dominants vous orientent.” Dans ce cas, nous nous situons dans ce que j’appelle le populisme originel, au sens noble du terme donc.

« Soral avait réussi là où la gauche avait échoué. Il a proposé une vision du monde ! Pour ça, il n’a eu qu’à utiliser les références et concepts que la gauche a délaissés. »

J’avais l’impression que Soral énonçait des vérités qui dérangeaient une classe dominante et qu’il apportait un éclairage nouveau. Son positionnement en faveur des musulmans ne pouvait que m’attirer davantage. Mais ce qui m’a le plus séduit chez lui, c’est qu’il utilisait des références de gauche – Marx, Clouscard, Pasolini – et réclamait un Chávez français. À ce moment-là, pour moi, Chávez était la référence. Je ne pouvais donc que porter de l’intérêt à Soral. La diabolisation d’un discours ne faisant que renforcer les convictions et adhésions de ses partisans et aspirants, je n’échappais pas à la règle.

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